Comment a évolué l’écriture des séries destinées à la jeunesse ?

Comment a évolué l’écriture des séries destinées à la jeunesse ?


Source : CNC. Article du 6 janvier 2020.

Les différentes prises de conscience de la société, aussi bien au niveau de la parité que de la diversité ou de la violence, ont modifié ce qu’il était possible de montrer à l’écran pour les plus jeunes.

Jean-Pierre Morillon, directeur littéraire au sein de Superprod – et directeur d’écriture pour des séries d’animation telles que Lucky Luke et La Tribu Monchhichi -, revient pour le CNC sur l’évolution de l’écriture à destination de la jeunesse.

 

Vous travaillez dans le milieu des séries d’animation jeunesse depuis une vingtaine d’années. Quelles évolutions avez-vous pu constater depuis vos débuts ?

Il y en a trois principales : la première est liée à l’arrivée massive de la 3D dont l’application est aussi narrative. Désormais, peu de studios font de la 2D, et la 3D multiplie les contraintes, ce qui n’est pas une mauvaise chose même si cela peut complexifier l’écriture. Chapeauter un personnage peut par exemple faire l’objet d’une négociation avec le directeur / la directrice de production, car la 3D oblige à créer une nouvelle modélisation du personnage pour intégrer cet accessoire. Il y a parfois un nombre maximum de déclinaisons possibles : sur une série pour laquelle je travaille actuellement, je ne peux ainsi proposer que 15 modélisations différentes pour l’ensemble des personnages. Le moindre élément rajouté aura un impact en termes de production. Ce coût de modélisation est une donnée nouvelle et elle restreint la créativité au niveau des costumes et des accessoires. La 3D demande ainsi une ingénierie éditoriale plus inventive et astucieuse.

 

Quels sont les deux autres changements ?

Nous n’avons plus vraiment de héros d’animation adultes en séries jeunesse. Aujourd’hui, les diffuseurs souhaitent plutôt des personnages qui ont plus ou moins l’âge du public visé pour une meilleure identification. La troisième est liée à l’essor des adaptations. Nous développons désormais très souvent nos univers à partir d’une licence, qu’elle soit issue du jouet ou d’une BD même si nous continuons, notamment chez Superprod, à proposer des projets originaux. J’ai travaillé sur plusieurs adaptations et je n’ai jamais vu la créativité amoindrie par le fait qu’il s’agisse ou non d’une licence. Lors d’une adaptation, l’univers a déjà rencontré son public ce qui est assez sécurisant. L’espace de liberté reste très large, même si une licence n’est pas acquise pour être dénaturée.

 

Les évolutions de la société – notamment sur la place des femmes, la violence, la diversité – ont-elles eu un impact sur l’écriture à destination de la jeunesse ?

Nous évoluons évidemment avec notre temps. Dans Les Malheurs de Sophie par exemple, certains personnages maltraitent des animaux : on ne pourrait pas faire ça en 2019. On ne pourrait pas non plus n’avoir dans une série que des petites filles habillées de rose avec des anglaises et des nœuds dans les cheveux. Il faut à minima s’adapter à la société d’aujourd’hui, et au mieux projeter des valeurs modernes. Nous ne pouvons pas être rétrogrades dans des programmes jeunesse car nous portons une forme de responsabilité : nous espérons quand même proposer une image progressiste de la société. Je travaille actuellement sur une série pour les tout-petits et certains personnages étaient violents entre eux, se moquaient, en ostracisaient certains. Sans édulcorer les choses, il faut apprendre à présenter des personnages qui vivent leurs relations avec créativité, à montrer qu’on peut exprimer – par exemple – un désaccord en confiance, avec empathie et amour. Je suis beaucoup plus conscient de ça qu’avant.

 

Qu’est-ce qui a changé ?

La vieillesse (rire) ! Et l’expérience. Lorsque j’ai débuté, j’avais envie de faire de l’entertainment pur et simple. Je me disais très bêtement : « Tu es quelqu’un de moral, donc tes programmes le seront forcément ». Jusqu’à ce que je comprenne tardivement qu’inconsciemment, on pouvait transmettre des images un peu limites, ne serait-ce que « maman à la cuisine ». Tout en restant un homme de spectacle et en proposant des histoires sans morales surlignées, j’essaie de mettre en scène des schémas sociétaux plus ouverts. Nous véhiculions malgré nous des clichés car nous les avons vus lorsque nous étions petits. L’écriture est quand même la remise en question au jour le jour de ce qu’on a appris.

 

Y-a-t-il des contraintes imposées par les diffuseurs, notamment étrangers ?

Les diffuseurs anglo-saxons ont par exemple des « Standards and Practices » qui évoluent en fonction des âges et qui sont liés à une forme de morale mais surtout à la reproductibilité des actes. En série « pre-school », vous ne pourrez jamais faire échanger des bisous par les personnages. En dessous de 6 ans, nous ne traiterons d’ailleurs jamais frontalement de problématiques amoureuses. Des études montrent que les enfants de cet âge peuvent s’amuser d’histoires d’amoureuses avec leurs camarades, mais lorsqu’ils sont seuls, l’intérêt est largement moins marqué. Il faut également de la parité mais aussi de la diversité : les séries 100% caucasiennes sont rares aujourd’hui. C’est une envie qui est dans l’air du temps : il y a une prise de conscience générale.

 

Si les enfants s’identifient plus facilement aux héros (qui sont des enfants et non plus des adultes), faut-il éviter à tout prix les choses dangereuses qu’ils pourraient reproduire ?

Oui, très souvent ! C’est là où l’anthropomorphisme peut nous aider : si le personnage principal est un animal, il nous est permis de lui faire faire des choses différentes, plus dangereuses. Si le personnage est un singe, je peux le faire sauter d’un immeuble à l’autre. Mais ce n’est pas toujours aussi simple : j’ai déjà reçu des demandes de port de casque sur un singe qui grimpait un arbre. Tout dépend des diffuseurs, certains sont moins ouverts que d’autres. Aujourd’hui les univers proposés doivent être bien balisés. Lorsqu’on est dans un contexte très réaliste, le personnage sera forcément contraint à cause de ces « Standards and Practices ». S’il s’agit d’un univers SF, il pourra tout à fait conduire un vaisseau spatial mais si l’univers est réaliste, le personnage ne pourra pas prendre une voiture et faire les 24 h du Mans. Je peux également difficilement montrer une petite fille de 5 ans marcher dans la rue sans tuteur à ses côtés. De façon plus large, le somnambulisme, qui a pu faire rire les gens il y a quelques années, n’est plus traitable aujourd’hui car il est maintenant considéré comme une maladie infantile. Ce serait ostracisant d’en rire. C’est la même chose pour les personnages qui zozotent. On ne peut plus se moquer de ce genre de choses et quelque part, c’est une avancée. Il y a une prise de conscience.

 

Les séries d’animation voyagent beaucoup. L’écriture a dû s’adapter aux contraintes culturelles ?

Dans Caliméro, il y avait initialement un cochon qui a été ôté dans la nouvelle série car cela posait des problèmes de diffusion dans les pays de confession musulmane. Dans les pays anglo-saxons, il y a par exemple des interdictions liées à tout ce qui est déjections corporelles, jusqu’à la sueur. Il faut intégrer toutes ces restrictions car la moindre série est souvent diffusée dans une centaine de pays. Il faut donc une universalité de l’écriture. Je me rapproche beaucoup des vendeurs internationaux pour leur demander des conseils, une expertise. Ce sont des contraintes supplémentaires in fine facilement intégrables : je ne me sens pas censuré. La créativité est ailleurs : dans la qualité de l’histoire, dans la force des personnages, dans la manière de raconter…

 

Revenons sur la reproductibilité. Les enfants d’aujourd’hui sont des habitués des écrans. Ne font-ils pas la différence entre ce qu’ils voient à l’écran et la réalité ?

Nous travaillons pour tous les enfants, de tous les âges : certains font la distinction, d’autres non. Si l’enfant vit dans un contexte d’agressivité, aussi bien dans sa famille qu’à l’école, et que la fenêtre sur le monde qu’est la télévision présente des personnages évoluant dans une toxicité relationnelle, il peut imaginer que c’est la normalité. Les écrans offrent une forme de vérité aux enfants : si les personnages qu’ils apprécient adoptent un certain comportement, ils peuvent considérer que c’est comme cela qu’il faut se comporter. Nous avons tous imité nos héros dans la cour de récréation. Ce n’est pas pour rien que Morris a enlevé sa cigarette à Lucky Luke et mis un brin d’herbe à la place.